Terres excavées : éviter, réduire, valoriser
Ce guide prend racine dans un constat alarmant : l’excavation et l’usage linéaire des terres pour les projets d’aménagement et de renaturation détruisent les sols vivants. L’évitement de l’excavation, secondé par une gestion circulaire des terres lorsque l’excavation n’est pas évitable, est une solution pour réduire les impacts environnementaux significatifs des opérations d’aménagement et de VRD. C’est pour favoriser les pratiques de conservation et d’optimisation des ressources déjà présentes sur site que l’Institut de la Transition foncière a développé ce guide opérationnel ainsi qu’une boîte à outils dédiée à la gestion circulaire des terres excavées en milieu urbain (GeTex).
Creuser n’a rien d’anodin
Enfant, on apprend qu’il faut éviter de retourner une pierre dans un espace naturel ou dans le lit d’un cours d’eau, et qu’il faut la replacer dans sa position initiale si nous le faisons. Ce petit détour par une leçon de chose, nous fait toucher du doigt les conséquences radicales que peuvent avoir toute extraction de terre, tout retournement du sol. Pour la biodiversité, évidemment, mais aussi pour le carbone qu’il séquestre durablement tant qu’il n’est pas retourné. Excaver, sortir une franche épaisseur de terre, plusieurs horizons du sol, de leur situation naturelle et donc de leur lien avec la trame brune dans laquelle ils prenaient place, entraîne des conséquences de très long terme.
La première urgence reste donc l’évitement : éviter de consommer de nouveaux sols, éviter d’artificialiser ce qui peut encore être préservé, éviter de compromettre des fonctions écologiques qui ne se reconstituent qu’à des échelles de temps largement supérieures aux temporalités économiques.
Il reste qu’aujourd’hui, de nombreuses terres déjà artificialisées, imperméabilisées ou scellées, sont excavées lors des chantiers. Chaque coup de pelle alimente un ballet permanent de camions lourdement chargés, très émetteurs en gaz à effet de serre, facteurs de congestion. À leur tour, ils alimentent l’entassement de tonnes de terres mêlées, sur des sites qui, dans le meilleur des cas, ont été adéquatement conçus, ont une capacité assez grande, ne perturbent pas la santé et la tranquillité des riverains, et peuvent se projeter dans le long terme. Ce n’est évidemment… pas toujours le cas, et les grandes régions urbaines sont confrontées à une gestion sur le fil, voyant pulluler des situations très en marge de la conformité réglementaire. Cette conformité réglementaire est d’ailleurs un maquis complexe.
Aller vers un « circuit-court » des sols
Ces mêmes villes où l’on excave, ou leurs voisines, sont des territoires de renaturation, de végétalisation, où les collectivités et citoyens poursuivent de plus en plus des objectifs de résilience face aux risques naturels, de rafraîchissement urbain, d’urbanisme favorable à la santé, de maintien de la biodiversité et des continuités écologiques, avec de l’apport de terres.
C’est dans ce contexte qu’émerge l’idée d’un “circuit-court des sols”. Par analogie avec les circuits courts alimentaires, il ne s’agit pas seulement de proximité géographique, mais de raccourcissement des chaînes d’intermédiation, de relocalisation de la valeur, de responsabilisation des acteurs et de maîtrise collective des ressources. Appliqué au sol, ce concept invite à repenser la manière dont les projets urbains, économiques ou d’infrastructure mobilisent la ressource foncière, dont les matériaux issus des chantiers sont réemployés, et dont les décisions d’aménagement s’inscrivent dans une logique territoriale intégrée.
Le terme de “circuit-court” peut toutefois recouvrir des réalités hétérogènes : gestion locale des déblais, mutualisation inter-chantiers, plateformes de réutilisation, planification intégrée, gouvernance foncière renouvelée. Cette diversité constitue à la fois une richesse et un risque de dilution. Sans cadre partagé, la notion peut perdre en cohérence et en portée opérationnelle.
Le présent rapport propose donc de structurer cette approche. Il ne s’agit pas d’un slogan, mais d’une méthode : identifier les flux de sols, analyser les chaînes de valeur, comprendre les blocages réglementaires, économiques et organisationnels, et formuler des actions concrètes. L’ambition de l’Institut est de doter les collectivités, aménageurs, opérateurs et maîtres d’ouvrage d’outils d’analyse et d’aide à la décision pour intégrer pleinement la sobriété foncière et l’économie circulaire des terres excavées dans leurs stratégies.
Il ne saurait compenser l’irréversibilité de certaines pertes, ni entretenir l’illusion qu’une optimisation logistique suffirait à résoudre des déséquilibres structurels. En revanche, il peut contribuer à transformer les pratiques d’aménagement en réintroduisant de la cohérence territoriale, de la responsabilité et de la circularité dans la gestion des sols.
Ce guide et ses fiches-outils associées aident donc à la compréhension des enjeux, la planification du projet et l’orientation des décisions lors d’un chantier. Il accompagne les acteurs pas à pas, depuis l’analyse des flux et des pratiques existantes jusqu’à la formulation de scénarios opérationnels. Il participe à la structuration d’une filière émergente, fondée sur la sobriété, la relocalisation et la préservation des fonctions écologiques.
Jean Guiony, Urbaniste, Président de l’Institut de la Transition foncière, Membre du Conseil national de l’habitat.